
Hier soir, une fée s’est penchée sur moi. J’ai passé un moment hors du temps comme transportée dans un monde enchanté et irréel.
La journée avait déjà bien commencé, pailletée de petits moments «gavaldiens» : la petite voisine d’en face qui chante des comptines à la fenêtre, l’odeur du poulet grillé au marché qui me met toujours en joie, un orchestre qui joue à la trompette «les copains d’abord», ma petite robe Muji soldée ET à ma taille….
Le soir, j’avais réservé deux places pour voir Edouard Baer réciter « Pédigrée » de Modiano. J’aime beaucoup ce trublion qui me ferait rire avec un simple bonjour. J’ai découvert que derrière sa façade burlesque se cachait un très grand acteur.
J’émerge du métro, station Anvers , un coin que je n’aime pas : trop de monde, de touristes, de cars, de klaxons, de chaos. Mais voilà que quelques pas plus haut, je me retrouve sur une petite place bucolique dominée par le Théâtre de l’Atelier : un ou deux cafés, des enfants qui jouent à l’ombre des arbres.

Je repère une table vide, je demande à une jeune femme brune si la table est libre, elle lève son visage, me sourit avec bienveillance : c’est Irène Jacob.
Je m’assois à côté d’elle, elle lit un scénario qu’elle répète à voix basse. Je me plonge dans mon livre. Je lui dirais bien quelque chose mais je ne veux pas l’importuner. Elle attend son amie Isabelle, elle parle au serveur qui semble bien la connaître. Elle irradie de fraîcheur, de sérenité, de simplicité.
Quelques minutes plus tard, elle dit « bonjour Edouard ». Je lève les yeux : Mister Baer face à moi, sa fille accrochée sur la hanche. Elle le félicite, il l’a félicite pour cette super pièce qu’elle jouera à la rentrée. Il file. Je reste rêveuse.
À ce point de l’histoire, il me semble important de souligner que j’avais arrêté de boire du Brouilly et que je ne m’étais pas non plus initiée tardivement aux joies du petit pétard.
J’essaye d’atterrir de mon état d’excitation profonde quand une voix douce la salue « Bonjour Irène, désolée pour le retard ». C’est Isabelle Carré : diaphane, douce, pétillante. Elle présente son mari. Elle est ravissante dans sa veste en velours marron, une robe légère sur son petit bidon. Isabelle Carré, je suis persuadée qu’elle est mon double depuis le portrait que Libé lui a consacré, il y a bien 2 ou 3 ans.
Je dois ressembler à un poisson dans un aquarium. J’ai l’impression d’être entrée par effraction chez quelqu’un.
Il est temps d’y aller, je me lève en état d’apesanteur.
Baer entre en scène. Il s’approprie ce texte si intime, le fait vivre, le décor est dépouillé, le jeu pudique. Je suis touchée. Ultime flèche, Patrick Modiano monte sur scène. C’est la dernière. Il serre la main de l’acteur, n’ose pas avancer seul. Il salue, timide, gêné par cette ovation. Modiano, ce long jeune homme aux cheveux gris me fait monter les larmes aux yeux. Je ne bouge plus, je suis pétrifiée d’émotions.
Il faut sortir, encore hébetée, je tombe nez à nez avec Valérie Lemercier. Il ne manque que Frot et Scott Thomas à mon panthéon.
Hier soir, j’étais au royaume des fées, du talent et des éblouissements.
Et au douzième coup, je suis redescendue dans le métro, loin des étoiles, au royaume des réalités.












